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Ilia de Gallery Persepolis : <span class="text-color-secondary">quatre générations de savoir-faire dans le tapis</span>

Sharam Fathi
29.04.2026
7 minutes
Photographie par Raoul Limpens

Quiconque pénètre dans la galerie de la Sint Pieterstraat aperçoit d’abord les tapis. Des centaines, empilés en couches, le long des murs, roulés dans les coins. Ce n’est qu’ensuite que l’on remarque Ilia. Il est rarement derrière un bureau. Plus souvent, il s’accroupit près d’un pli de laine tout juste apporté, les doigts posés sur le tissage, à la recherche de quelque chose que lui seul peut sentir.

Pour la plupart des gens, un tapis est un objet. Pour Ilia, c’est un document — écrit en nœuds et en couleurs, signé par une main dont il ignore le nom mais qu’il reconnaît.

Une enfance parmi les métiers à tisser

Ilia est né et a grandi à Téhéran, dans une famille où les tapis n’étaient pas un métier, mais une évidence. Ses parents, ses grands-parents, et les générations avant eux gagnaient leur vie du même artisanat : le commerce, le nouage, la réparation et le nettoyage des tapis persans. Son enfance s’est déroulée parmi les noueurs et les marchands, d’atelier en atelier, dans un monde où un bon tapis pouvait traverser toute une vie.

Un tisserand expérimenté noue entre huit et douze mille nœuds par jour. Cela semble beaucoup, jusqu’à ce que l’on réalise qu’un tapis raffiné peut en compter plus d’un million. Le calcul est simple et implacable : des mois, parfois des années. Entre la conception et la pièce achevée, il peut s’écouler jusqu’à six ans pour les ouvrages les plus complexes. Grandir dans un tel univers, c’est apprendre une patience qui ne s’oublie plus jamais.

Une famille qui faisait tout elle-même

La famille d’Ilia gardait toute la chaîne entre ses propres mains. Pas seulement l’achat des tapis, mais chaque étape suivante : réparation, restauration, nettoyage, exportation, vente. Pour Ilia, cela a signifié un apprentissage sans concession. Il n’a sauté aucune étape. Il s’est assis auprès des noueurs, a travaillé aux côtés des restaurateurs, et s’est tenu derrière le comptoir des commerces familiaux. Ce qu’il peut aujourd’hui lire dans un tapis, il ne l’a appris dans aucun livre.

Quatre générations. C’est un mot que l’on prononce vite et que l’on saisit difficilement. Cela signifie que ceux qui ont appris à nouer à son grand-père avaient eux-mêmes appris auprès de quelqu’un dont le nom n’est plus prononcé qu’au sein de la famille. Cela signifie qu’Ilia préserve ce que d’autres ont depuis longtemps perdu.

De l’Iran à l’Europe

Vers 1985, la famille a déplacé son terrain d’activité. L’Europe s’ouvrait soudain, et l’artisanat a voyagé avec elle. Ce qui avait commencé en Iran a trouvé un nouveau foyer en Belgique : une galerie de tapis à Maasmechelen, pendant trente ans le centre de l’activité familiale. La galerie s’est développée lentement mais sûrement, avec une clientèle fidèle qui savait pourquoi elle y revenait.

Mais Ilia et son frère Sharam ont toujours vécu, eux, à Maastricht. Pendant des décennies, ils ont fait la navette, franchissant une frontière entre le travail et la maison. Début 2024, ils ont pris une décision qui attendait depuis des années : ils ont enfin ramené la galerie chez eux.

Un nouveau nom dans une ville-monde

Le déménagement vers Maastricht fut plus qu’un simple changement d’adresse. Ce fut une refondation. Le nom de la galerie a changé, la collection s’est enrichie de styles modernes qui manquaient à Maasmechelen, et la galerie a acquis deux bâtiments contigus sur la Sint Pieterstraat, à deux pas du Vrijthof. Maastricht n’est pas un lieu choisi au hasard. La ville s’est développée, au cours des dernières décennies, en un lieu de rencontre international pour l’art, le style et la culture. Une galerie de tapis noués main de ce calibre y a toute sa place.

Aujourd’hui, Gallery Persepolis abrite environ deux mille tapis. Des pièces classiques y côtoient des pièces modernes, des teintes unies des motifs floraux. La laine côtoie la soie. Ce qui frappe, c’est que tout, dans la galerie, est noué à la main — sans exception.

Ce qui l’anime

L’artisanat dans lequel Ilia a grandi recule partout dans le monde. Nouer un tapis persan n’est, en toute franchise, plus assez lucratif pour attirer les jeunes générations. Le travail est lent, les marges sont étroites, et le savoir disparaît avec chaque artisan qui part à la retraite sans avoir formé d’apprenti.

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Ilia, de Gallery Persepolis, parmi les tapis avec lesquels il travaille chaque jour : chaque pièce avec sa propre origine, son histoire et son caractère.

Pour Ilia, ce n’est pas un problème abstrait. C’est un souci quotidien. Il voit fermer des ateliers où il achetait autrefois. Il voit des familles qui, pendant des générations, ont fait le même métier, s’arrêter parce que leurs enfants veulent autre chose. Cela rend son travail à Maastricht d’autant plus important. Ce que la galerie parvient encore à faire venir n’est pas seulement beau — c’est de plus en plus rare.

L’approche du nettoyage et de la restauration

Sous la direction d’Ilia, chaque tapis qui entre dans la galerie pour un nettoyage ou une restauration est traité selon des méthodes biologiques. Aucun produit chimique agressif. Le procédé repose surtout sur l’eau, complétée çà et là par des auxiliaires végétaux lorsque le tapis en a besoin. C’est plus lent qu’un nettoyage standard, et plus coûteux, mais le résultat diffère : la couleur, la structure et le caractère restent tels qu’ils étaient.

Un tapis noué à la main est fait de fibres naturelles — laine tondue, soie, coton — souvent teintes avec des pigments végétaux ou minéraux. Un nettoyage chimique fait à un tel tapis ce qu’un lavage industriel ferait à une aquarelle. La pièce y survit, mais perd quelque chose d’irréversible. C’est pourquoi, chez Persepolis, le travail se fait à la main, tout comme le tapis lui-même fut fait à la main.

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Lors du nettoyage et de la restauration, chaque tapis est évalué à la main, dans le respect de la matière, de la structure et de sa valeur d’origine.

Le plus beau moment

Demandez à Ilia quelle est la plus belle part de son métier, et il ne parlera pas d’une vente. Il vous parlera de ce qui vient après. Des clients qui reviennent des années plus tard faire nettoyer leur tapis. Des enfants qui ont grandi sur l’étoffe que leurs parents avaient achetée autrefois. De cette confirmation silencieuse qu’un tapis n’est pas seulement un achat, mais une présence.

Un bon tapis traverse les générations. Ce n’est pas une promesse commerciale ; c’est un fait historique, à condition de recevoir le bon entretien. Pour Ilia, la boucle est bouclée lorsqu’il voit une telle pièce vieillir dans une maison. Le tapis qu’il a autrefois sélectionné en Iran, qu’il a ici aidé à poser avec soin, et qui aujourd’hui — parfois des décennies plus tard — revient pour un entretien, porte quelque chose de lui. Pouvoir encore le constater, c’est la récompense de ce métier.

Une invitation

Gallery Persepolis est ouverte du mercredi au dimanche, sans rendez-vous. Ilia est rarement derrière un bureau. Vous le trouverez parmi les tapis, et nul besoin de connaître tous les noms pour en choisir un. Une bonne conversation suffit.

Sint Pieterstraat 34, Maastricht.